Présentation du LabToP

Le Laboratoire des Théories du Politique (LabToP) est l’une des trois composantes du Cresppa, Unité mixte de recherche 7217, créée le 1er janvier 2009, sous la tutelle du CNRS, de l’université Paris 8 et de l’université Paris Ouest-Nanterre-La-Défense, les deux autres composantes étant le CSU et le GTM. Le LabToP est rattaché à l’École doctorale « Pratiques et théories du sens » de l’Université Paris 8. Depuis le 1er janvier 2014, date à laquelle il intègre le Cresppa, le LabToP est dirigé par Laurent Jeanpierre, Violaine Roussel étant directrice-adjointe. Il est actuellement composé de 20 membres titulaires, 2 émérites, 56 doctorant-e-s, 13 docteurs, d’un post-doctorant sous contrat et d’un ITA.

Le LabToP a été créé en 2002 avec l’ambition de faire travailler sur des objets communs des spécialistes de sciences sociales du politique (sociologues et politistes) et des philosophes en interrogeant en particulier, par des pratiques d’enquête variées, les rapports entre faits et positions normatives ainsi que les relations entre empirie et théories. Elle constitue ainsi l’une des seules équipes actives en théorie politique dans le champ disciplinaire de la science politique en France. Ce projet vise aussi à construire des postures épistémologiques et méthodologiques susceptibles de subvertir des frontières disciplinaires qui paraissent parfois trop étanches, en essayant d’articuler différentes traditions de recherche parmi lesquelles les sociologies et les théories critiques, les approches pragmatiques, la philosophie expérimentale, la généalogie des pratiques de pouvoir, les études de genre. Il s’agit en effet de tirer le meilleur de la pluralité des approches composant la science politique, en conservant un programme épistémologique exigeant, qui articule l’exploration des pratiques et celle des normes en regard desquelles elles sont produites et discutées. Les chercheurs du LabToP partagent un attachement commun au lien à établir entre connaissance de la réalité phénoménale, d’une part, et conceptualisation, de l’autre. Les activités scientifiques du LabToP mettent également l’accent sur la dimension transnationale : le décloisonnement des objets/terrains de recherche, au-delà de perspectives franco-centrées, et l’ouverture aux débats et avancées scientifiques en cours dans d’autres pays (et sur d’autres continents) sont des constantes de la politique du laboratoire. L’internationalisation des chercheurs du LabToP (y compris des doctorant-e-s) et une politique dynamique d’invitation de collègues étrangers de premier plan restent des priorités de l’équipe.

Plus précisément, le programme scientifique du LabToP s’articule autour de trois axes thématiques de recherche : “Représenter”, “Circulations transnationales et asymétries de pouvoir” et “Genre et bio-pouvoir”. Les enquêtes et analyses produites dans ces 3 domaines thématiques ont vocation à faire progresser les savoirs sur des questions attachées à de lourds enjeux sociaux contemporains. Le LabToP souhaite y répondre sans négliger d’interroger (les effets de) la position du chercheur à l’intersection de la « cité savante » et des enjeux d’autres groupes et univers sociaux.

Axe 1 : “Représenter”

Dans le cadre de cet axe de recherche, Le LabToP entend se pencher à la fois sur les aspects cognitifs des mécanismes de représentations et sur les dimensions proprement politiques attachées aux processus de délégation des activités de gouvernement des individus. Cet axe se situe donc à l’intersection de l’analyse des phénomènes de représentation politique (incluant ici les contestations des modes de représentation existants) et de l’étude de la figuration symbolique du politique et de la fabrication des cadres mentaux légitimant la domination politique. Les projets inclus dans cet axe s’intéressent non seulement aux rapports conflictuels ou coopératifs entre art et politique – sous différentes dimensions, allant des enjeux politiques et mémoriels de la mise en musée, aux effets de l’usage de formes esthétiques en politique, aux mobilisations d’artistes pour des causes, etc. – mais également à la question des prétentions à représenter politiquement (qu’elles émanent de professionnels de la politique, d’intellectuels, d’artistes ou d’autres agents sociaux) et des luttes de légitimité qu’elles emportent. Cette approche vise à décrypter les dimensions contemporaines des mécanismes de représentation aussi bien que la construction historique des configurations dont les acteurs actuels font l’expérience.
La solidité et la cohérence de cette orientation du questionnement tiennent d’abord au choix de toujours partir de l’activité des individus, des pratiques sociales : la forme verbale « représenter » indique ici l’importance d’une analyse de l’action, par laquelle les individus construisent matériellement et symboliquement le monde et l’ordre politique qui nous entourent. Il s’git de s’appuyer sur une analyse systématique des images et des média audiovisuels pour prendre au sérieux leurs significations et leurs effets en politique, ce qui n’est que très rarement exploré dans le cadre des travaux sur « culture et politique ».

Il s’agit de rassembler et de confronter ainsi, au sein de cet axe, des enquêtes portant sur :
1. les usages de (nouveaux) dispositifs de mise en forme et en image de leur légitimité par les hommes politiques (usages politiques de l’art, des musées, de l’Internet, etc)
2. le travail sur les activités des producteurs de visions normatives et prescritrices du monde (artistes, journalistes, hommes politiques, intellectuels, mais aussi participants moins visibles à cette fabrication des cadres mentaux qui norment l’ordre politique et social, tels que les « intermédiaires culturels » ou les professionnels du conseil) et les media et formats qu’ils privilégient comme véhicules des représentations du monde.
3. l’exploration de la mise en scène, en mots, en sons et en images, de contestations populaires de la légitimité d’une domination politique. On pense tout particulièrement à l’analyse des phénomènes de délégitimation des pouvoirs qu’ont récemment connus, notamment, des régimes « autoritaires » moyen-orientaux. La question des affrontements symboliques dans des espaces publics, où se donnent à voir la réalité et le bien-fondé d’un porte-parolat, où différents prétendants à la représentation politique entrent en compétition, où des imageries concurrentes du « bon » ordre politique s’opposent, est ici cruciale.

Ces terrains et objets, en dépit de la variété phénoménologique à laquelle ils renvoient, se retrouvent sur une problématisation et une ligne de questionnement communes. Ils rencontrent, de plus, directement les interrogations posées par les travaux qui concernent la sociologie des productions intellectuelles du politique ou l’analyse des transformations du travail intellectuel.

Axe 2 : “Cirulations transnationales et asymétries de pouvoir”

Cet axe s’intéresse aux dynamiques de circulation des personnes, des idées et des dispositifs institutionnels dans un ordre mondial où l’État-Nation ne constitue qu’une échelle d’interactions sociales et politiques parmi d’autres. Nous cherchons à saisir les modalités complexes selon lesquelles ont lieu migrations, échanges et appropriations d’idées, de modèles ou de pratiques institutionnelles en traversant les frontières nationales. Mais contrairement à une sociologie idéaliste de la mondialisation établissant un lien causal entre augmentation de l’intensité des échanges et émergence progressive d’une citoyenneté mondiale et cosmopolite, l’accent sera mis sur la façon dont ces échanges sont traversés par des relations asymétriques et des inégalités de capacité d’action. Nous développerons notamment un intérêt renforcé pour le rôle des transferts et appropriations d’idées et des modèles institutionnels, prenant en compte les imbrications entre différentes échelles et les relations de pouvoir qui structurent des échanges allant dans des directions multiples (Nord-Nord/Nord Sud/Sud-Nord ou Sud-Sud).
L’analyse de l’interaction entre différentes échelles, locales, nationales et transnationales, nécessite de penser ces dernières sans privilégier l’une d’elles a priori et de sortir d’une vision qui les ordonne implicitement d’une manière hiérarchique allant du plus vaste au plus restreint. De la même façon, penser les circulations au-delà d’une compartimentalisation spatio-temporelle préétablie implique d’effectuer un retour réflexif sur les divisions des sciences sociales en traditions nationales ainsi que sur leur « nationalisme méthodologique », et de s’intéresser à des nouvelles modalités d’échange et de mise en réseau. Ayant une incidence directe sur le choix des unités de comparaison et les manières de comparer, cette « dé-nationalisation » méthodologique ouvre également la voie vers un engagement critique avec les courants qui se sont engagés dans ce sens, tels que l’histoire comparative et surtout connectée des empires coloniaux, l’anthropologie dynamique, l’histoire globale ou la sociologie de la mondialisation. Enfin, penser ensemble circulations transnationales et asymétries de pouvoir nous amènera à reprendre certaines questions clefs des Relations Internationales, telles que l’interrelation entre différentes formes de la puissance (notamment l’articulation entre le soft power et les autres paramètres de la puissance), la reconfiguration des acteurs pertinents dans les jeux institutionnels, l’incidence de l’appropriation régionale des normes et modèles internationaux ou l’insertion de l’ordre international dans une économie politique mondiale.

En prenant en compte les projets de recherche individuels et collectifs, se dégagent plus particulièrement trois lignes de travail :
1) Un premier groupe de travaux s’intéresse à la problématique des migrations en se penchant sur les modalités de catégorisation, discrimination et d’insertion des non-nationaux et sur les mobilisations en faveur de l’accès aux droits. Seront également ici regroupés des travaux portant sur la représentation de soi dans différents contextes postcoloniaux.
2) Une ligne de recherche est consacrée à la problématique de l’universalisation des droits sous forme d’une « justice globale ».
3) Une troisième ligne de recherche porte sur un ensemble de circulations, de transferts et d’échanges matériels et immatériels. Elle regroupe des travaux divers concernant les circulations de modèles institutionnels et politiques, les transferts de dispositifs de mobilisation et d’intervention politiques, et les échanges croisés d’intellectuels et d’idées (théoriques et politiques) entre différents espaces géographiques. L’enjeu est ici de s’interroger sur les dimensions culturelles, idéologiques, scientifique et technique des processus de mondialisation. Un intérêt particulier est porté sur les modes de construction de « géocultures » hégémonique ou contre-hégémonique et sur leurs ressorts.

Axe 3 : “Genre et Biopouvoir”

Cet axe peut se décliner suivant 4 sous-thèmes :

1. Sexe, genre et bio-pouvoir : Dans la continuité des travaux menés au sein du Labtop depuis sa création, une série de recherche seront développées sur les rapports de pouvoir sexués et genrés, ainsi que sur les luttes, voire les violences, qui découlent de ces relations et sur leur identification comme « politique » par les acteurs/actrices de ces confrontations. Il s’agit alors d’interroger les horizons d’émancipation politique qui ont été ou sont encore attachés, en particulier dans les luttes féministes, à la question du droit de chacun-e à disposer librement de son corps, ainsi que les enjeux liés aux débats actuels sur la question du consentement sexuel. Les dimensions historiques ne sont pas absentes de cette orientation de la recherche, tournée également vers la généalogie des catégories de sexe et de race dans les sciences biomédicales comme dans les sciences de l’homme.

2. Pouvoir sur les corps et propriété de soi : Les dimensions économiques ne sont pas absentes d’un questionnement qui touche également aux enjeux de commercialisation, de mise à disposition gracieuse ou de cession marchande de tout ou partie des corps. Les débats autour de la libre disposition de soi et des transactions (rétribuées) prenant les corps pour objets sont examinés, de même que les politiques mises en œuvre pour tenter de réguler, d’encadrer ou d’interdire de tels échanges. Ces aspects concernent notamment les affrontements autour des techniques de procréation médicalement assistée ou de gestation pour autrui, ainsi que la définition des catégories de « familles » autorisées à recourir à ces dispositifs. L’évolution des moyens scientifiques de manipulation des corps et des technologies permettant d’agir, mentalement et physiquement, sur les individus constitue aussi un espace d’interrogation.

3. Dignité des corps, normes du care et emprise politique : La question de la gestion des populations peut être appréhendée à travers l’attention à ses fractions les plus vulnérables, dont le nombre ne cesse aujourd’hui d’augmenter. La dimension politique de cette gestion sera ici analysée sous un angle original : celui des « aidants » (nouvelle catégorie de l’action publique) et des auxiliaires de soin dont les activités deviennent centrales. Ces enquêtes exploreront les conditions et configurations dans lesquelles les normes de care peuvent être aujourd’hui problématisées, contestées et menacées par les écarts existants entre les situations des destinataires et celles des pourvoyeurs de l’aide.

4. Corps défunts, religion et politique : Ce sous-axe inclut des analyses touchant à l’inégale « dignité sociale » des corps, qu’ils soient vivants ou défunts. Les travaux portant sur les atteintes à la vie de groupes sociaux entiers et sur la définition d’« exclus de l’humanité » s’articulent ici aux analyses du gouvernement des corps en temps de guerre  et aux enquêtes sur les rapports sociaux et politiques à la mort et à la mortalité. La mise en scène des reliques de « grands personnages » ou d’hommes/femmes politiques influents, construits post-mortem comme des figures imposantes, est cœur d’investigations qui touchent également à l’écriture d’une histoire (souvent nationale) et d’une mémoire collective (plus ou moins officialisée et institutionnalisée). La production rétrospective de « pères fondateurs » d’Etats-nations ou d’entités politiques décrites comme post-nationales est ici en question, les acteurs et institutions religieux jouant bien évidemment un rôle clé dans ces processus.